Jeff Koons collectionneur : Picasso, Manet et sa collection chez Christie’s
Christie’s présente neuf œuvres estimées autour de 100 millions de dollars provenant d’un « Distinguished Collector ». Derrière cette collection, plusieurs médias ont identifié Jeff Koons. Picasso, Manet et maîtres anciens révèlent un aspect moins connu de son travail et de son regard.
Jeff Koons collectionneur : Picasso, Manet et les maîtres anciens derrière l’artiste contemporain
Christie’s vient d’annoncer Heroes and Lovers, une collection de neuf œuvres estimée autour de 100 millions de dollars et couvrant près de cinq siècles d’histoire de l’art.
Officiellement, la maison de ventes parle simplement d’un « Distinguished Collector ». Mais plusieurs médias américains ont depuis identifié le propriétaire : Jeff Koons.
Et c’est précisément ce qui rend cette vente intéressante.
Car derrière l’un des artistes contemporains les plus connus au monde apparaît un collectionneur dont les choix éclairent assez clairement son propre travail.
Quatre Picasso, un Manet, un spectaculaire Cornelis van Haarlem, une sculpture gothique de Tilman Riemenschneider, auxquels s’ajoutent François Le Moyne et Fragonard : on est assez loin de la collection attendue d’une star de l’art contemporain.
Mais lorsqu’on connaît Koons, l’ensemble devient finalement assez logique.
Picasso et le désir
La pièce majeure sera Le Baiser, peint par Picasso en 1969 et estimé autour de 40 millions de dollars.
Koons avait acquis cette toile chez Sotheby’s en 2008 pour 17,4 millions de dollars.
Le tableau est frontal, physique, presque brutal. Deux visages occupent pratiquement toute la surface de la toile dans une étreinte qui n’a rien de sentimental.
Difficile de ne pas y retrouver certaines préoccupations présentes depuis longtemps chez Koons : le désir, le corps, la sexualité, mais aussi cette volonté de produire une image immédiatement lisible et impossible à ignorer.
Un autre Picasso de la collection, Tête de femme (Dora Maar), apporte une dimension différente mais tout aussi forte : celle de la relation entre l’artiste, son modèle et la transformation d'une personne réelle en image devenue iconique.
Ce ne sont donc pas simplement quatre Picasso achetés parce qu’il fallait posséder du Picasso.
Les œuvres choisies correspondent assez bien aux obsessions de celui qui les possède.
Manet, les maîtres anciens et une histoire de l’art très présente chez Koons
La présence de Manet est encore plus révélatrice.
Koons n’a jamais caché son intérêt pour l’histoire de l’art. Dans sa série Gazing Ball Paintings, il a repris directement des œuvres de Manet, Titien, El Greco, Courbet ou Léonard de Vinci en plaçant devant leurs reproductions ses fameuses boules réfléchissantes bleues.
L’idée n’était pas simplement de citer les maîtres.
Koons cherchait à faire entrer le spectateur physiquement dans l’histoire de l’art, son propre reflet venant se mélanger à une image vieille parfois de plusieurs siècles.
Sa collection personnelle montre que ce dialogue ne relevait pas uniquement de son travail public.
Il vivait également avec ces œuvres.
Le Femme au tub de Manet proposé par Christie’s appartient précisément à cet univers où le corps, l’intimité et la modernité de l’image deviennent essentiels.
Et lorsque l’on retrouve dans la même collection un tableau maniériste monumental de Cornelis Cornelisz. van Haarlem représentant Hercule affrontant Achéloos, ou une sculpture de Tilman Riemenschneider datant du début du XVIe siècle, on comprend mieux que le rapport de Koons à l’art ancien est beaucoup plus profond que quelques références savantes ajoutées à son travail.
Un Cornelis van Haarlem acheté contre le marché
L’histoire du Hercules and Achelous est d’ailleurs particulièrement intéressante.
Lorsque l’œuvre apparaît chez Christie’s en 2008, elle est estimée entre 1 et 1,5 million de dollars.
Elle se vend finalement 8,1 millions.
Plus de quatre fois son estimation haute et un record mondial pour l’artiste, qui tient encore aujourd’hui.
Koons était donc prêt à payer très largement au-dessus des attentes du marché pour obtenir une œuvre qu’il voulait réellement.
Ce détail est probablement plus révélateur que beaucoup de discours sur la collection.
Un collectionneur peut regarder les estimations, les résultats précédents et les références disponibles. À un moment, il doit quand même décider ce que l’œuvre vaut pour lui.
Koons a décidé.
L’œuvre a ensuite été prêtée pendant plusieurs années au Metropolitan Museum of Art.
Collectionner comme on crée
En 2015, interrogé sur sa collection personnelle, Koons expliquait qu’il collectionnait de la même manière qu’il produisait ses œuvres : en suivant son intuition et les objets capables de provoquer chez lui une sensation ou une stimulation intellectuelle.
Cela explique sans doute mieux Heroes and Lovers que son estimation de 100 millions de dollars.
La collection traverse les siècles sans chercher une cohérence académique parfaite. Ce qui la relie, ce sont plutôt des thèmes très humains : le désir, la violence, la beauté, le corps, l’héroïsme, la sensualité.
Autrement dit, exactement le territoire dans lequel Koons travaille depuis des décennies.
Cette vente permet donc de regarder son œuvre sous un angle assez différent.
Derrière les Balloon Dogs, les surfaces réfléchissantes et l’imagerie populaire se trouve aussi un artiste profondément intéressé par Picasso, Manet, le maniérisme, la sculpture gothique et les grands récits de l’histoire de l’art.
Ce n’est probablement pas un hasard si son travail mélange depuis toujours objets populaires, désir, mythologie et références classiques.
La collection privée de Jeff Koons ne l’explique pas entièrement.
Mais elle permet de comprendre un peu mieux d’où vient son regard.